23/06/11
PLASTIC ARTISTES : quand l’art sublime la matière
Vision monumentale ou intime, Anish Kapoor et Maurice Frydman ont choisi d’exprimer leur art grâce aux plastiques.
23/06/11
Vision monumentale ou intime, Anish Kapoor et Maurice Frydman ont choisi d’exprimer leur art grâce aux plastiques.
Elle fait grand bruit la nouvelle performance Monumenta* qui se tient au Grand Palais de Paris. Et pour cause, la nef de ce haut lieu d’exposition accueille le très spectaculaire Leviathan du plasticien Anish Kapoor**.
Pour sa quatrième édition, Monumenta a donné carte blanche à l’artiste britannique Anish Kapoor qui, après avoir fait sensation en 2002 à la Tate Gallery de Londres en revisitant la mythologie grecque, présente ici une nouvelle œuvre inspirée par la bible. Cette structure aux teintes sanguines, constituée de panneaux d’un textile composite polyester/PVC, a pu voir le jour grâce à la haute technicité de la société française Serge Ferrari.
Rencontre avec Françoise Fournier, responsable marché Architecture et Pascal Martor, ingénieur en colorimétrie chez Ferrari.
Anish Kapoor- Marsyas-2002
L’entreprise Serge Ferrari est bien connue pour sa fabrication de textiles polyester enduits qui s’utilisent dans le bâtiment et la protection industrielle. Comment en êtes-vous arrivés à mettre votre savoir-faire à la disposition d’artistes aussi renommés qu’Anish Kapoor ?
Il y a une dizaine d’années, Anish Kapoor s’était approché de Tensys, un bureau d’études spécialisé en architecture textile, situé en Grande-Bretagne. Il préparait alors pour la Tate Gallery une œuvre déjà monumentale et composée de toiles tendues. Après l’étude, nous lui avons naturellement proposé nos textiles Précontraint® pour fabriquer ce premier « monstre » baptisé Marsyas. Notre travail lui a convenu, et nous avons pu ainsi poursuivre notre collaboration.
©Hightex GmbH
Outre ses imposantes dimensions, Léviathan est constitué de quatre modules ovoïdes. Comment fabrique-t-on une telle forme avec de la toile ?
Ce n’est pas une simple toile. C’est un matériau composite fabriqué suivant la technologie brevetée Précontraint, qui applique une tension identique et continue dans les deux sens chaîne et trame*** du tissu. Ce composite de fibres de polyester tissées est enduit d’une résine PVC dont la formule a été mise au point par nos chimistes. L’une des caractéristiques premières de cette matière est son homogénéité et sa forte stabilité dimensionnelle. Quel que soit le type d’effort appliqué au matériau, celui-ci ne peut quasiment pas se déformer. Pour Léviathan, les contraintes mécaniques peuvent varier du simple au quintuple selon les endroits !
Le Précontraint les « encaisse » parfaitement, et il n’a pas été nécessaire d’y ajouter des armatures métalliques pour garantir sa rigidité.
*** Un tissu est un entrecroisement de fils de chaîne (dans le sens de la longueur du tissu) et de fils de trame (dans la largeur).
Pourtant, ce matériau reste assez souple. Comment avez-vous réussi à lui donner cet aspect sans armatures métalliques ?
Ce fut le travail du bureau d’études Tensys, qui a optimisé la forme et la découpe des lais et de Hightex, qui a assuré la confection et l’installation.
Ce n’a pas été une mince affaire tant cette structure est complexe ! La sculpture est composée de quatre pièces distinctes fabriquées dans des ateliers de confection spécialisés. Ces pièces ont ensuite été assemblées et soudées au Grand Palais. Elles mesurent chacune entre 3 000 et 4 000 m2… Cette opération réalisée, Léviathan a été gonflé à l’aide de puissants compresseurs, ce qui a pris environ deux heures.
Pour pallier le problème de l’air qui s’échappe de façon naturelle de l’antre de la structure, un capteur de pression a été installé, il envoie régulièrement un signal à un compresseur et se met alors en marche dès que le seuil minimal est atteint.
Le dégonflage prendra lui aussi plus de 24 heures, il n’y a donc aucun risque que les visiteurs soient absorbés par le monstre biblique s’il devait y avoir un problème d’étanchéité !
Justement, le visiteur est généralement stupéfait par l’ambiance colorée et lumineuse qui règne au cœur de la structure. Le PVC utilisé y est sans doute pour quelque chose. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette prouesse ?
Il s’agissait d’une des exigences d’Anish Kapoor, qui désirait qu’une fois à l’intérieur le visiteur ait une certaine sensation de transparence. Il souhaitait que la structure métallique de la verrière du Grand Palais puisse se refléter tout en jouant avec la lumière, si différente d’une heure à l’autre. Le plasticien a choisi un rouge pour représenter les entrailles de la bête. Nous nous sommes donc appliqués à restituer cet effet de transparence en sélectionnant les pigments appropriés et en dosant minutieusement la concentration de ces pigments. Rappelons que seul le PVC est teint dans la masse, ce qui a donc nécessité de nombreux essais chez nous qui ont pris plusieurs mois.
L’enjeu était de garantir une opacité de l’œuvre pour le visiteur qui se trouve à l’extérieur et, au contraire, une sensation de transparence pour celui qui pénètre à l’intérieur. Vivre une expérience étrange, se sentir comme absorbé par la couleur monochrome, telle était la volonté de l’artiste pour qui la couleur, au même titre que la forme, devait tenir un rôle majeur.
De par sa genèse liée à un lieu et à un événement, cette création se veut éphémère. Savez-vous ce que deviendront les 12 000 m2 de composite qui ont été nécessaires à sa fabrication ?
Nous n’en savons pas grand-chose, car cette décision appartient à Anish Kapoor. Peut-être la reverrons-nous dans un autre lieu. Si toutefois elle devait être détruite, nous pourrions la recycler via un process que nous avons créé, le Texyloop®. Grâce à celui-ci, nous sommes en mesure de recycler et de retraiter 100 % de la matière. Si nous sommes fiers de nos réalisations, nous le sommes au moins autant des solutions de recyclage que nous pouvons leur apporter en vue d’une seconde vie. Ici encore, il s’agit d’un véritable challenge industriel.

* Confrontation artistique de très grande ambition, sans équivalent dans le monde, et organisée par le ministère de la Culture et de la Communication, Monumenta propose chaque année à un artiste contemporain de renommée internationale de se mesurer à la nef monumentale du Grand Palais en créant une œuvre inédite.
Artistes invités et leur œuvre :
2007 : Anselm Kiefer, Chute d’étoiles
2008 : Richard Serra, Promenade
2010 : Christian Boltanski, Personnes

** Anish Kapoor est artiste plasticien anglais d’origine indienne (il est né le 12 mars 1954 à Bombay, en Inde). Il a étudié en Angleterre au Hornsey College of Art, puis à la Chelsea School of Art. Au début des années 1980, Anish Kapoor participe au renouveau de la sculpture britannique et gagne une reconnaissance sur la scène internationale. Son travail trouve sa source dans une réflexion psychanalytique et spirituelle. Préoccupé par la métaphore du vide, il a une prédilection pour les figures incurvées et monochromatiques qui s’articulent autour de formes concaves et convexes. Ses créations font partie des collections des plus grands musées d'art contemporain comme le Museum of Modern Art de New York, la Tate Modern de Londres, la Fondation Prada de Milan, le musée Guggenheim de Bilbao, la fondation De Pont aux Pays-Bas et le musée d'art contemporain du XXIe siècle de Kanazawa au Japon…
www.monumenta.com
www.anishkapoor.com
www.sergeferrari.com
contact.adhoc@free.fr
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